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Lettre à Pia Petersen pour « Instinct Primaire »

instinct_primaireChère Pia,

Il m’est impossible de vous consacrer un article sur ce blog, car votre livre mérite mieux. Il est bien trop subtil pour cela, et c’est la raison pour laquelle je préfère vous écrire, à mon tour, une lettre.

Vous venez de publier « Instinct Primaire ». Si mes comptes sont bons, il s’agit ici de votre neuvième livre. J’ai déjà lu certains de vos romans (« Le Chien de Don Quichotte », « Un écrivain, un vrai », « Parfois il discutait avec Dieu » ou encore « Une fenêtre au hasard »). J’écris bien « certains » car je ne veux pas me presser, je veux prendre le temps de vous découvrir. Dans ma bibliothèque, deux autres livres dont vous êtes l’auteur m’attendent mais je n’ose pas les ouvrir. Pas tout de suite, je veux dire. Il faut du temps pour vous lire, il faut vous savourer car vous êtes ce genre de femme qu’on attend au tournant mais qui surprend à chaque détour. En cela, j’ai déjà envie de vous féliciter mais n’allons pas trop vite en besogne.

Revenons à ce dernier texte, « Instinct Primaire ». Le format n’est pas identique à vos précédents livres, et pour cause puisque vous voici désormais « Affranchie » par Claire Debru, directrice éditoriale de cette collection aux Editions Nil. Le principe est simple : elle demande à des auteurs de rédiger « la lettre qu’ils n’ont jamais écrite ». On se souvient évidemment d’Annie Ernaux publiant « L’autre fille » où elle s’adressait à cette grande sœur partie avant sa naissance. Vous, c’est à un homme que vous écrivez et pas à  n’importe lequel : celui-là même que vous avez laissé choir devant l’autel au moment de votre mariage. Oserais-je vous demander s’il s’agit là d’une histoire vécue ? (Vous n’êtes pas obligée de me répondre). Mais ceci n’est qu’un détail, vraiment. L’intérêt de ce texte, c’est avant tout votre discours si peu commun mais ô combien essentiel dans la société actuelle. Enfin une voix différente, enfin de la littérature de l’engagement, presque politique ! Car oui, vous n’êtes pas femme à vous laisser faire par les diktats imposés aux femmes. Non, vous ne voulez pas vous marier. Non, vous ne voulez pas d’enfants. Oui, vous êtes écrivain et libre surtout. Et c’est cela que vous criez dans ce texte de cette écriture qui vous est propre. On parlait souvent d’un style Duras, et je crois sans mentir qu’on peut aussi parler d’un style Petersen. Ce style, c’est de la brièveté mélangée à une précision chirurgicale, un choix des mots qui n’est pas identique à vos comparses français, non, car vous êtes danoise, vous avez choisi notre langue comme d’autre choisissent de partir en guerre : avec dévotion et émerveillement. Ne racontiez-vous pas en interview que vous aviez appris le français avec « Le Rouge et le Noir » de Stendhal, le livre dans une main, un dictionnaire dans l’autre et un crayon entre les dents pour annoter chaque nouveau mot découvert ? Et pourtant, n’écrivez-vous pas dans la langue de Molière avec la forte influence de la littérature américaine ?

Dans ce livre, vous êtes à contre courant de la pensée fixe et généralisée de la maternité  « heureuse » et du mariage. Vous donnez la parole à toutes celles qui n’ont pas eu le choix, votre choix, vous entrez en résistance avec l’écriture comme alliée. Vous m’avez notamment touché lorsque vous parlez de la trace qu’on doit laisser lorsque l’on s’en va, quand la vie s’achève. Vous dites que vous n’aurez pas d’enfant, que vous ne serez pas de celles qu’on enferme dans un mouroir, et que votre trace, vous l’espérez (et vous êtes sur la bonne voie) sera votre œuvre littéraire. Non pas de la chair humaine, mais bien de la chair de mots, les vôtres et ceux que vous offrez au regard de vos lecteurs.

Oui, ce texte est fort car différent, et votre voix n’est pas celle que l’on entend d’ordinaire. Ce livre est un drapeau de sang, celui que vous ne verserez pas lors d’une naissance mais le rouge englobe votre écriture, le rouge de l’urgence de crier, de dire ce que tant de personnes ne comprennent pas ou ne veulent pas admettre. Vous semblez heureuse, bien que souvent mélancolique lorsque vous écrivez à l’homme que vous avez aimé. Et lorsque vous apprenez au terme de ce récit ce qu’il est advenu de lui, on sent comme une liberté vous gagner. Votre pari est tenu, et c’est une réussite. Bravo pour votre courage et votre point de vue. A n’en point douter, ce court texte fera date. Et vous entrez ainsi dans l’Histoire de ces femmes qui pensent, celles qui disent « Non » au féminisme aseptisé. Et c’est tout à votre honneur.
Amicalement,

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